iris

Iris – marbre / mortier / acier

(3x) 60 cm ø / 2017

Au fond des yeux / Essai / 2019

Ployer est toujours une manière physique de reconnaître le très grand, qu’il soit force transcendantale qui nous dépasse et nous est extérieure ou société intolérable dont on aimerait achever les écrans un à un à coup de battes de baseball. Il est possible et même certain que Daesh tue moins qu’Internet. En y réfléchissant à deux fois, il ne faut pas s’arrêter trop longtemps sur certaines pensées au risque de s’y enliser. Il ne prendra aucun bus pour rejoindre la Syrie, il ne jettera aucunement son téléphone portable dans la première poubelle qui lui offrirait cette planche de salut radical mais absurde, tout lui semble absurde et donc impossible, il y a en lui ce matin, une sorte d’anesthésie du cœur qui s’est formée sans ambivalence. Rien n’y fait, quoi qu’il en coûte, il reste là à ployer, hic et nunc à ployer, c’est l’acédie d’autrefois mais sans passé chrétien, la pression basse pour annuler la possibilité de l’explosion, il n’y a pas de burn out, il n’y a pas de dépression, la bonne nouvelle c’est qu’il va, qu’il va bien, qu’il est encore et donc qu’il peut faire encore, encore et toujours, tant que ses mains s’activent et que son cerveau le lui permet. Comment savoir ce qu’il y a au fond d’un regard ? A cet instant, il pourrait avoir les yeux rouges, l’iris vert ou bleu, qu’importe, il faut que ça sorte, il faut qu’il sorte, alors il prend son sac, dévale les escaliers comme une piste de bobsleigh, marche le regard aux chaussures, droit en direction de sa fuite à lui, sans aucune possibilité de renoncer, sans aucune ambition orgueilleuse de faire autrement ou encore de produire du changement pour le monde.
Il prend le chemin de l’atelier parce que c’est encore le chemin qui lui semble le plus juste, pour lui-même, avec son étalon, propre à sa vie-même, sans s’enfoncer, ni même se dispenser du conseil et des yeux de l’autre, il avance comme il peut où il peut. De rencontres en désirs partagés, sa colère est un fluide alchimique qui suppure aux entailles profondes. Il ne donne de leçon à personne, il n’est pas Into the wild, il s’arrête un instant devant l’épicerie, fait deux courses, reprend son chemin en direction de l’atelier-caserne comme d’autres iraient à l’église ou à la Poste, il croise un regard, salue, reprend sa route encore. Tout l’arrête, il observe partout les pierres et les constructions autour de lui qu’il reconnaît sans savoir, il pense à l’invisible des charges magnétiques comme des bombes qui nous entaillent le crâne, il n’est pas paranoïaque, sa discipline ne lui permet pas cette fantaisie au sens ancien, ce qu’il imagine ce sont des formes et des procédés pour les faire exister, l’air est frais, il remonte doucement la glissière de son sweat-shirt. Tout à l’heure, lorsqu’il pénétrera dans son château en Espagne, il lancera un livre audio téléchargé illégalement sur son PC, L’Invention de Morel peut-être, parce que certains disent que c’est bien, ou tout autre chose, qu’importe ce qui fixe son esprit, il s’attache seulement à ce qui permet la concentration de toutes ses forces dans un cercle transparent unissant ses pensées vagabondes à ses bras en mouvement comme une énigme de plus à l’étape.

Florence Andoka / auteur et critique d’art

Vue d’exposition / Ellipse / Eglise Notre Dame / Besançon / 2017